"Ouattara a plus de sacrifices à faire que Bédié et Gbagbo" (Kah Zion)

Rencontre Bédié, Ouattara et Gbagbo: Que la montagne n’accouche pas d’une souris !
Par David Yala
Publié le 20 juillet 2022 à 14:19 | mis à jour le 20 juillet 2022 à 14:19

Comment annoncé, la rencontre entre le Chef de l’Etat Alassane Ouattara et les Présidents Henri Konan Bédié (PDCI-RDA) et Laurent Gbagbo (PPA-CI) a eu lieu le jeudi 14 juillet dernier au palais de la Présidence de la République d’Abidjan Plateau. Le document final pas très étoffé, lu par le benjamin du trio Laurent Gbagbo, disait : « La rencontre de ce jour a été une rencontre de retrouvailles pour renouer le contact et échanger, dans la vérité, leurs vues sur toutes ces grandes questions. Le Président de la République et ses deux prédécesseurs ont exprimé leur volonté de faire de cette première rencontre un levain de la décrispation du climat sociopolitique national en Côte d’Ivoire. Le Président de la République a salué la spontanéité de la réponse réservée à son invitation. Les Présidents Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo pour leur part ont exprimé leur reconnaissance au Président Alassane Ouattara pour son accueil fraternel». Le décryptage de Denis Kah Zion, journaliste, fondateur de Le Nouveau Réveil et Maire PDCI de la commune de Toulépleu (ouest de la Côte d'Ivoire).

Rencontre Bédié, Ouattara et Gbagbo: Que la montagne n’accouche pas d’une souris !

Les termes employés dans ledit document laissent présager des lendemains meilleurs pour la Côte d’Ivoire et pour le peuple ivoirien, si et seulement si la jovialité affichée, la fraternité exprimée et l’engagement pris devant le monde entier de se revoir et de trouver des solutions aux problèmes de la Nation pour le retour d’une paix durable, ne restent pas lettre morte. Chacun d’eux a sa part de responsabilité dans ce que le pays vit depuis la disparition du Père-Fondateur, Felix Houphouët-Boigny. Chacun d’eux détient également sa part de solution des crises qui ont défiguré le pays et qui couvent encore et toujours sous la cendre d’une stabilité de fait, une stabilité précaire.

La Paix, la vraie, ne viendra que s’il y a une vraie réconciliation des cœurs, sur la base de la reconnaissance des torts que chacun a subis, mais qu’il aura aussi faits. La Paix, la vraie ne viendra que si ces trois meneurs d’hommes en qui une immense majorité des Ivoiriens se reconnait, se débarrassent de tous les oripeaux, taisent leurs frustrations individuelles pour montrer le chemin du retour à la cohésion et à l’unité nationale. En fait de frustrations, chacun en a eues et pas des moindres :

L’EXIL :

Le Président Ouattara l’a connu entre 1994 et 2000 et il a toutes les raisons d’en vouloir encore à ceux qui, selon lui, sont la cause de cet exil. Il pourrait encore et toujours ruminer vengeance, maintenant qu’il a tous les pouvoir de décision… Le président Bédié aura connu aussi l’exil auquel le coup d’Etat militaire applaudi par les autres l’a contraint de décembre 1999 à octobre 2001. Perdre le pouvoir devant des armes et subir un exil injustifié, le Président Bédié a de quoi en vouloir à tous ceux qui ont encouragé, soutenu et applaudi ce qui est arrivé et qui n’avait pas sa raison d’être. De juillet 2011 à juin 2021, le Président Gbagbo a connu un exil encore plus insoutenable, puisqu’il a passé 10 ans en prison. Jugé et acquitté, à La Haye, il a été jugé et condamné également à Abidjan. Quiconque à sa place aura du mal à pardonner tous ceux qui ont encouragé ce qui lui est arrivé. Mais au nom de la Côte d’Ivoire, les trois leaders doivent passer l’éponge.

LA VIOLENCE DES ARMES :

Le Président Henri Konan Bédié a été la toute première victime de la violence armée sur la scène politique. Déjà en octobre 2015, il y a eu le boycott actif qui aura valu les premiers morts politiques de la Côte d’Ivoire. Puis le 24 décembre 1999, il a été victime d’un coup d’Etat militaire, mais hautement politique. Tous les problèmes du pays seraient-ils arrivés si l’on n’avait pas introduit la violence et les armes sur la scène politique ? Perdre le pouvoir démocratiquement gagné devant des armes, le Président Bédié a de quoi en vouloir à tous ceux qui ont encouragé, soutenu et applaudi ce qui est arrivé. Elu le 22 octobre 2000, le Président Laurent Gbagbo a connu le premier soulèvement de ceux qui ne veulent pas de lui le 25 octobre, puis en novembre 2000. Le 19 septembre 2002, un coup d’Etat qui a échoué se mua en rébellion armée qui scindera le pays en deux durant tout son règne. Il a dû négocier et cohabiter avec les rebelles au Gouvernement dont la formation lui a été imposée.

"Chacun d’eux a le devoir impérieux de se surpasser pour donner le signal fort de la réconciliation, la vraie"

À partir du 5 avril 2011, sa résidence officielle à Abidjan Cocody, a été la cible des attaques terrestres et aériennes, à l’arme lourde et il a été arrêté sur les cendres fumantes de sa résidence. Quiconque à sa place aura du mal à pardonner tous ceux qui ont encouragé ce qui lui est arrivé. Dans la guerre qui a éclaté le 19 septembre 2002, la résidence du président Ouattara, à Cocody, a été attaquée par des gens en armes, il en a échappé de justesse avant de quitter le pays sous la menace des armes. De novembre 2010 à avril 2011, il a été quasiment embastillé à l’hôtel du Golf. Même déclaré vainqueur, il a dû faire face aux armes pendant des mois. Il pourrait encore et toujours ruminer vengeance, maintenant qu’il a tous les pouvoir de décision. Mais au nom d’une Côte d’Ivoire unie et paisible qu’ils ont l’obligation de léguer tôt ou tard, à la prospérité, chacun d’eux a le devoir impérieux de se surpasser pour donner le signal fort de la réconciliation, la vraie. Ils ont commencé avec le Dialogue direct amorcé il y a plus d’un an, comme l’ont souhaité les Présidents Bédié et Gbagbo dans la déclaration finale de leur rencontre bilatérale le 11 juillet 2021 à Daoukro.

Depuis un temps déjà, l’on négociait le virage de la réconciliation en prenant contact les uns avec les autres pour se parler avec ou sans intermédiaire, à travers des sommets bilatéraux : Il y a eu la rencontre entre les Présidents Ouattara et Bédié le 11 novembre 2020 à l’hôtel du Golf pour briser le mur de glace après la présidentielle ensanglantée. Il y a eu également cette rencontre fraternelle entre les Présidents Bédié et Gbagbo à Daoukro les 10 et 11 juillet 2021 pour booster la réconciliation. Puis il y a eu la rencontre des présidents Ouattara et Gbagbo au palais de la Présidence de la République le 27 juillet 2021 pour aplanir les problèmes après le retour au pays du second qui aura passé 10 ans en prison aux Pays-Bas. Le récent Sommet tripartite du 14 juillet 2022 devrait constituer la rampe de lancement du processus de réconciliation. D’autant plus qu’il s’est tenu quelques mois après la publication des recommandations du Dialogue politique. Il n’est pas exclu que les rencontres bilatérales ( Ouattara – Bédié, Ouattara – Gbagbo…) se poursuivent aussi, ce qui en ajouterait à l’efficacité du processus.

"Il revient au Chef de l’Etat d’orienter les choses avec des décisions courageuses"

L’application desdites recommandations requiert un certain nombre de sacrifices à faire de part et d’autre. Les Ivoiriens ont fondé et fondent encore beaucoup d’espoirs sur ces différents Sommets bipartites et tripartites. La perspective annoncée de poursuivre ces rencontres entre eux renforce cet espoir et présage de ce que nos leaders ont la bonne intention de faire ces sacrifices. Et sur ce, le Président Alassane Ouattara a plus de sacrifices à faire que ses prédécesseurs parce qu’il est le Président de la République, le Chef de l'Etat qui tient tous les leviers, il est le tenant actuel du gouvernail du navire ivoire. C'est donc lui qui peut prendre des décisions dans le sens de l’apaisement général.


Les autres, à savoir le Président Henri Konan Bédié, le Président Laurent Gbagbo, voire le Président Albert Toikeusse Mabri, le Président Pascal Affi N’guessan, le Président Guillaume Soro, le Président Charles Blé Goudé, la Présidente Danièle Boni Claverie, le Président Ouattara Gnonzié, le Président Daniel Ahizi…, ne peuvent que faire des critiques et des propositions, selon les aspirations profondes du peuple. Mais il revient au Chef de l’Etat d’orienter les choses avec des décisions courageuses. Il est, pour ainsi dire, le maitre du jeu. Aussi, ses premières décisions, à l'issue de ce deuxième round, sont très attendues. Il a annoncé que cette année, la célébration de la fête de l’Indépendance se tiendra à Yamoussoukro, sur les terres du Père-Fondateur, Felix Houphouët-Boigny et seulement un mois après la rencontre dite de tous les espoirs. Que dira le Président Ouattara dans son message à la Nation à la veille de la fête de l’Indépendance ? Quelles décisions politiques fortes Ouattara annoncera aux Ivoiriens ?

Nul ne peut le dire pour l’instant avec exactitude. Une chose est certaine, son message à la nation le 6 août 2022 à 20H est très attendu par tous les Ivoiriens et les observateurs de la vie politique ivoirienne. S'il a programmé la rencontre des 3 grands au mois de juillet, un mois avant la fête de l'Indépendance, c'est sans doute parce qu'il a prévu consacrer un pan de son discours à leur conclave et surtout à des décisions qu’il aura prises pour garantir la Réconciliation et la Paix durables… Les dispositions d'esprit dans lesquelles ils sont inscrits font espérer la Côte d’Ivoire, font rêver les Ivoiriens. Souhaitant tous une paix durable à l'issue de ce dialogue à l'Ivoirienne. La prière partagée du peuple de Côte d’Ivoire est que la montagne n’accouche pas d’une souris. Chacun de nos leaders politiques, en cela, joue son empreinte sur la Nation et la survie de son parti politique.

DKZ


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